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  • Lorsqu’en 2000, il reçoit le Nobel de médecine pour ses travaux sur la mémoire, le Dr Eric Kandel, professeur de biochimie et de biophysique à l’Université Columbia de New York, mentionne élégamment l’apport magistral des travaux d’une de ses collègues. Cette collègue est la Dre Brenda Milner, chercheuse maintenant âgée de 93 ans, toujours active à l’Institut et Hôpital neurologiques de Montréal, de l’Université McGill. Pour Eric Kandel, Brenda Milner est l’une des pionnières de la neuropsychologie cognitive, un domaine qui combine le cerveau et le comportement. Le lauréat du prestigieux Nobel attribue à Mme Milner le fait d’avoir franchi l’étape critique de la neurobiologie et de la psychologie.

    Les travaux de cette dernière ont radicalement modifié notre perception de la mémoire. « On dit ça, effectivement », reconnaît Brenda Milner avec un rire un peu gêné. Toute petite, très élégante dans son tailleur, les yeux pétillants d’intelligence, Brenda Milner nous a livré, pendant plus d’une heure, le parcours exceptionnel de sa carrière de chercheur. Modeste, comme le sont les plus grands, elle considère que la chance a joué un rôle primordial dans sa vie. « J’ai toujours dit que j’ai eu beaucoup de chance. Je dis ça continuellement à mes élèves, il faut reconnaître la chance et la prendre. Parce que ça passe… il y a le moment, l`occasion et il faut saisir, sinon il est trop tard. »

    Vouloir faire sa marque

    Née le 15 juillet 1918 à Manchester en Angleterre, Brenda Langford est élevée dans une famille valorisant les arts, la culture et les langues. Son père est critique musical et professeur de piano. Sa mère a dû abandonner ses études à l’âge de 14 ans, mais voue une passion pour les langues. Lorsque vient le temps d’entrer à l’école, la jeune Brenda reste à la maison. C’est son père qui est son professeur. Il lui enseigne notamment l’allemand, la musique de même qu’il l’initie à Shakespeare.

    « Mon père méprisait les écoles typiques. Il disait que ça détruisait la créativité. »

    Brenda Milner raconte qu’un jour un inspecteur est venu frapper à la porte de la maison familiale, pour s’enquérir des raisons pour lesquelles elle n’était pas à l’école, comme les autres jeunes de son âge. Elle est donc allée voir son père qui était à l’étage. Ce dernier lui a suggéré de demander à l’inspecteur s’il parlait allemand. Ce dernier a répondu par la négative. « Tu vois, m’a dit mon père, c’est lui qui devrait aller à l’école, pas toi. Je me souviens très bien de ça. »

    Son père décède alors qu’elle n’a que huit ans. C’est à ce moment qu’elle entre à l’école où elle tombe en amour avec les mathématiques. Ce qui étonne quand même chez une enfant qui a toujours baigné dans la culture et les langues. « J’adore la logique et la beauté des mathématiques. Je me suis toujours dit qu’on peut étudier la littérature et les langues pour soi-même, mais quand on abandonne la science, on l’abandonne complètement. Je me suis fait une promesse quand je suis allée à Cambridge, en mathématiques. Pour le plaisir, je n’allais lire qu’en français, parce que je ne voulais pas perdre mon français. J’ai tenu ma promesse. J’aime les défis. »

    Très douée, elle obtient d’excellentes notes à l’université. Mais ce n’est pas suffisant pour cette jeune femme qui veut accomplir de grandes choses. Elle abandonne donc les mathématiques, convaincue que ce n’est pas sa voie. « À 18 ans, je savais que je pouvais faire quelque chose de bien pour le monde. J’ai toujours su que je pouvais faire une différence. Je ne voulais pas être une mauvaise maîtresse d’école en mathématiques. Il fallait changer. J’ai pensé alors à la philosophie. J’adore l’idée de la logique et tout ça. »

    Mais de l’avis de ses amis et professeurs, la philosophie est loin d’être le choix idéal. On craint qu’elle ne puisse gagner sa vie en étant philosophe. « Ce qui était vrai à ce moment-là », précise la neuropsychologue. Elle opte donc pour la psychologie, une discipline dont elle ne connaissait strictement rien, mais qui lui sied immédiatement comme un gant. « J’ai toujours eu ce talent d’observer les curiosités dans le comportement des autres, même jeune. Je pensais que tout le monde était comme ça, c’est tellement fascinant. Mais, ce n’est pas vrai. C’est quelque chose où j’avais une certaine aptitude. Voilà pourquoi j’ai été si à l’aise en psychologie expérimentale. »

    Elle obtient sa maîtrise en 1939, alors qu’éclate la Deuxième Guerre mondiale. En guise de contribution à l’effort de guerre, le gouvernement britannique lui demande d’aller travailler dans un laboratoire de radar. C’est là qu’elle y rencontre son futur mari, Peter Milner, ingénieur électrique. C’est avec lui qu’elle traverse l’Atlantique, pour venir s’installer au Canada.

    Fière et indépendante, Brenda Milner rectifie rapidement le tir lorsqu’en cours d’entrevue, j’insinue qu’elle est venue au Canada par amour. 

    « Je ne voulais pas me marier et j’ai toujours dit que je ne voulais pas avoir d’enfant. Il y avait un grand professeur à Cambridge qui allait conduire un groupe de scientifiques au Canada pour entreprendre un travail sur l’énergie atomique, ici à Montréal. On a décidé d’y aller et on s’est marié, parce qu’en 1944, il fallait se marier pour partir ensemble. » Brenda Milner débarque donc à Montréal avec l’idée de retourner en Angleterre un an plus tard. Elle n’est jamais repartie.

    La cartographie du cerveau

    À son arrivée, elle décroche un poste de professeur chercheur en psychologie à l’Université de Montréal. Elle y restera sept ans. Ce travail la ravit d’autant que ça lui permet d’améliorer son français, langue qu’elle maîtrise aujourd’hui parfaitement. Tout en continuant d’enseigner, elle entreprend son doctorat en psychophysiologie à McGill, sous la direction du Dr Donald Hebb. Lorsqu’on lui demande de nommer les personnes déterminantes dans sa carrière, Donald Hebb vient en tête de liste.

    « Hebb a beaucoup insisté sur le lien entre les comportements et le cerveau. Il a écrit un livre important : The organisation of behaviour. »

    Une promesse faite au professeur Hebb par le Dr Wilder Penfield, fondateur de l’Institut neurologique de Montréal, transformera la vie de Mme Milner. Le grand neurochirurgien s’était en effet engagé à accueillir à l’Institut neurologique des étudiants du Dr Hebb. C’est évidemment à la très brillante Brenda qu’on offre de travailler avec le fameux Dr Penfield. Une collaboration absolument fascinante, dira-t-elle.

    « C’était vraiment un travail de pionnier pour les cas très spéciaux de l’épilepsie focale, surtout dans le lobe temporal. Les gens venaient de partout dans le monde, parce que c’était vraiment nouveau. Il faisait ses interventions sous anesthésie locale et parlait avec les malades, stimulant le cerveau. J’avais la possibilité d’étudier ces individus avant et après l’intervention. »

    Elle suit notamment deux patients du Dr Penfield qui, contre toute attente, sont frappés d’amnésie après une intervention de routine pour enrayer leur épilepsie.

    « Je n’avais pas idée de travailler sur la mémoire quand je suis venue travailler à l’Institut. Mais quand des malades dans la vingtaine nous disent qu’ils ont perdu la mémoire, il faut les écouter. C’est grâce aux malades que j’ai commencé à étudier la mémoire. »

    Dans le cas de ces deux patients, un seul des deux lobes temporaux a été touché lors de l’intervention. Brenda Milner fait l’hypothèse que si l’hémisphère intact ne peut prendre la relève, c’est qu’il doit être également endommagé.

    « On peut se tromper de côté. Peut-être que dans ces deux cas d’amnésie, les problèmes d’atrophie étaient de l’autre côté. »

    La justesse des observations de Brenda Milner ébranle le célèbre neurochirurgien. « M. Penfield était un homme autoritaire, qui ne croyait pas vraiment à la psychologie. Il invitait plein de gens à l’Institut, mais se croyait tout à fait capable de faire tout ça lui-même. Subitement, il se trouve en face de quelque chose où il se sent un peu perdu. C’est alors qu’il m’a dit : on a besoin de vous. Que le grand M. Penfield me dise, on a besoin de vous, c’était inespéré ! »

    L’expérience de l’étoile

    Les docteurs Milner et Penfield présenteront les conclusions de leurs observations sur les deux cas d’amnésie à l’Association américaine de neurologie à Chicago. L’impact est tel qu’on invite Brenda Milner à visiter un patient opéré pour une épilepsie grave, par un chirurgien du Connecticut. Ce patient est surnommé H.M. pour protéger son identité. Il n’a que 27 ans au moment de l’opération et 29 lorsque Brenda Milner le rencontre pour la première fois en 1955. H.M. souffre d’une profonde amnésie. À force d’examens, Mme Milner constate que la mémoire immédiate de H.M. est intacte, puisqu’il est capable de retenir une courte série de chiffres pour environ quinze minutes. Le jeune homme est cependant incapable de transformer cette mémoire immédiate en mémoire à plus long terme. D’une journée à l’autre, non seulement il ne se rappelle plus la séquence de chiffres, mais il ne reconnaît même pas le Dr Milner.

    Même si son travail est à Montréal avec le Dr Penfield, Brenda Milner prend régulièrement le train pour aller voir H.M. à Hartford, au Connecticut. S’amorce alors une relation qui s’échelonnera sur une trentaine d’années. « Je crois vraiment que j’observe bien. J’ai beaucoup de patience, il faut être capable de prendre beaucoup de mesures. On ne fait pas des découvertes chaque année. Ce n’est pas une vertu, on est persévérante ou on ne l’est pas. »

    C’est avec H.M. que Brenda Milner réalisera ce qu’elle considère comme étant sa plus grande découverte. Elle avait déjà établi que l’intelligence de son jeune patient était excellente, mais qu’il ne pouvait pas transformer sa mémoire immédiate en mémoire à plus long terme. « Ça, c’était classique à ce moment-là. La question était de savoir, qu’est-ce qu’il peut apprendre ? »

    À force de chercher, Brenda Milner découvre un test d’apprentissage sensorimoteur. Il s’agit de tracer les contours d’une étoile à cinq branches, un test qui comporte un certain degré de difficulté. Pendant trois jours, elle voit à ce que H.M. s’exerce à raison de dix tracés par jour. À son grand bonheur, le Dr Milner constate que même si H.M. ne se souvient pas d’avoir fait l’exercice auparavant, il enregistre des progrès d’une fois à l’autre.

    « Il était debout et venait de faire un tracé parfait. Il regardait et disait, ‘’ c’est étrange parce que je pensais que ce serait difficile, mais j’ai bien réussi ‘’. Il ne se souvenait pas du tout qu’il ait répété ça 30 fois en trois jours. Il était très fier de lui, car il croyait qu’il venait de réussir pour la première fois. J’étais très émue. C’était vraiment un moment très important, parce que c’était l’une des premières démonstrations qu’il y a plusieurs formes de la mémoire. La mémoire motrice est différente de la mémoire immédiate. C’est très important cette idée de différentes formes de mémoire dans le cerveau. »

    La recherche pure

    Les travaux de Brenda Milner ont permis de créer une meilleure carte du cerveau qui se révélera fort précieuse pour les neurochirurgiens. Ses recherches ont été couronnées de nombreux prix. Partout où elle va donner des conférences, elle est accueillie comme une rock star, ce qui l’étonne au plus haut point. ‘Il y a une chose maintenant à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Je suis un role model surtout pour les femmes. Je trouve ça très curieux, des femmes scientifiques, des jeunes neurologues qui veulent se faire prendre en photo avec moi. Comme je n’ai jamais fait attention à la différence homme-femme, je trouve ça encore plus curieux. »

    Brenda Milner n’a jamais été intéressée par la pratique en cabinet. Pas qu’elle ne trouve pas la chose importante, simplement parce que c’est la recherche pure qui la passionne. « Je pense que la meilleure recherche se fait quand on suit sa curiosité. Mais, de plus en plus, les politiciens veulent qu’il y ait ce qu’on appelle la recherche qui se transforme en applications tout de suite. Si on cherche l’application trop vite, on ne fait pas nécessairement de la bonne recherche. »

    La Dre Brenda Milner parle en connaissance de cause. Au fait, le prix Nobel, c’est pour quand ?

    Article paru dans le numéro d’avril-mai 2012, spécial Santé

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    3 Commentaires

    • Wolf

      « Modeste, comme le sont les plus grands » Je conteste absolument cette assertion pour avoir bien connu Dr. Miller à l’Institut Neurologique de Montréal !

    • Wolf

      « Modeste, comme le sont les plus grands » Je conteste absolument cette assertion pour avoir bien connu Dr. Miller à l’Institut Neurologique de Montréal !

    • iron-man

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